Mes Élèves
Aujourd'hui certains sont de grands professeurs retraités et admirés. Ma meilleures élève, Robina Chungu est morte car on n'acceptait pas en ce temps là une femme plus intelligente que les garçon.
Nous étions dans les années de la décolonisation, les années post 68, les années de l'Afrique nouvelle. Je crois heureusement que nous rêvions tous un peu.
Mes élèves, de différents pays africains, venaient de passer 4 ans en Suède à l'Université de Uppsala (la meilleure, c'est la mienne !).
Passer 4 ans en Suède, c'est déjà dur, surtout que cela représente 4 hivers.
C'était aussi le temps où le nouvel expert suédois à sa sortie de l'avion cherchait vite vite un noir afin de lui serrer la main et montrer que lui, lui n'était pas comme ces sales colonialistes.
Selon mon patron le test de la grille était concluant : à son arrivée l'expert suédois descendait de voiture, ouvrait la grille, arrêtait la voiture, fermait la grille. Un an après il arrivait comme une trombe à la grille, plaquait sa paume sur le kIaxon, jurait sur ces types qui n'étaient jamais là quand on en avait besoin et ne ratait pas la quant on en avait besoin , au passage "encore une fois et tu es à la porte".
C'était le temps où dans la cafétéria, si toutes les places étaient prises et qu'un étudiant africain arrivait, un étudiant suédois se levait pour lui laisser sa place (démonstrativement) pour bien montrer que lui n'était pas pour le raciste.
Je ne crois pas que mes étudiants appréciaient ce genre de démonstrations, ils se rendaient bien compte que ce n'était qu'une autre forme de racisme.
Il me semble que de tous, Siyoum Seklie était le plus gentil, le plus humain, le plus proche, malheureusement deux ans après son retour j'apprenais sa mort dans un accident de voiture.
Le racisme n'était pas unilatéral, je me souviens des problèmes que nous avions avec nos étudiants Ethiopiens. Rien n'était jamais juste pour eux. Lorsque je leur disais le matin "Bonjour, John !" , il me regardait d'un air féroce en me demandant pourquoi je ne disais pas "Salut mec" comme à tout le monde ? Le jour d'après je disais donc "Salut mec" et il me demandait d'un air encore plus féroce si je n'avais pas appris la politesse et si je croyais que je pouvais l'humilier parce qu'il était africain ? Dur, dur, dur, mais consolation, mes éthiopiens étaient parmi mes meilleurs étudiants.
Pour moi, venir de France, travailler avec des africains n'avait rien de nouveau, après tout, déjà en 195... combien y avait-il de têtes noires dans chaque classe du lycée ? Mon époque était plutôt axée sur l'anti-asiatisme (strictement réservé aux hommes! Qui peut être raciste envers une jeune fille annamite ou tonkinoise ? A cause de la guerre d'Indochine, puis plus tard nous avons été les précurseurs du racisme envers les Maghrébins.
Au début de mes cours j'ai eu droit à une mini-révolution, certains de mes étudiants s'étonnant que des personnes de leur importance recevaient comme lecteur un jeune de 27 ans sans expérience africaine. Après quelques cours particulièrement ardus et des travaux de laboratoire difficiles, le respect mutuel était revenu.
Je n'ai pas été jusqu'à faire comme un collègue qui donnait aux étudiants des instructions fausses pour les travaux pratiques pour ainsi pouvoir ensuite, lui, réussir l'expérience.
Comme beaucoup de professeurs de cette génération j'ai aussi découvert les mérites de la pédagogie moderne, c'était l'époque où le professeur devait en faire le moins possible et tout devait être axé sur la participation. Une fois en Zambie
J'ai réussi à tenir mes étudiants 6 heures en ne parlant que 20 minutes, mon record.
Si cette méthode est agréable, stimulante, elle ne donne certainement pas de meilleurs résultats que l'enseignement par forçage. Comprendre est agréable, retenir est pénible.
Au mur du laboratoire nous avions ce panneau qui finalement vaut pour toute la vie :
"Si tout va de travers,
Pourquoi ne pas lire les Instructions"
Comme beaucoup de lecteurs de laboratoire j'ai découvert la joie d'avoir soudain une vingtaine "d'élèves" pour faire les essais que j'avais toujours voulu faire et jamais eu le temps de faire, le seul problème étant de convaincre mon Supérieur que cela faisait vraiment partie du cours. Mon Supérieur n'entrant au laboratoire qu'une fois par semaine et pour pas plus de 5 minutes, ce n'était pas très difficile.
Parmi mes étudiants j'avais aussi des étudiantes, cela peut sembler aller de soi aujourd'hui, à cette époque cela n'en était pas ainsi.
Une étudiante ougandaise, Priam, pleurait tout le temps, car nous étions déjà entrés dans l'époque des persécutions de l'Ouganda contre les Asiatiques et les Ougandais de mon cours, garçons dont je me souviens avec beaucoup de déplaisir, la harcelaient et ont gagné, elle a abandonné.

J'ai eu beaucoup de ressentiment contre mon étudiant ougandais, puis après les années passant, l'horreur croissant de jour en jour en Ouganda, je me suis demandé avec inquiétude ce qui avait pu lui arriver, certainement il n'aura pas su se faire oublier, quant à Priam, elle aura beaucoup pleuré, mais d'avoir été forcée de quitter le groupe lui aura peut-être sauvé la vie. Mon bon gros de Tanzanie a disparu dans la masse de ces gens qui croisent votre vie et que vous ne revoyez jamais.
Une autre étudiante, je ne le savais pas, allait marquer ma vie. Robina était de loin le meilleur étudiant, ce qui pour elle était un drame. Si elle avait une meilleure note que les garçons, elle commettait une offense contre la tradition, une femme ne peut pas être intellectuellement supérieure à un homme, si elle avait une note inférieure à un ou deux garçons, alors elle était tellement honteuse de sa performance qu'elle ne venait plus au cours pour un ou deux jours. Les cours étaient presque un enfer pour elle, lorsque je posais une question demandant une analyse logique, Robina arrivait à la solution, certainement plus vite que les garçons, probablement plus vite que moi, Que devait-elle faire ? Se taire ou donner la solution ?
Cette condition de femme africaine surdouée était si pénible que 20 ans plus tard elle du quitter son poste au Ministère pour se reposer sous traitement médical.
Les cours étaient pour Robina à la fois une nécessité, parce qu'elle voulait participer, mais aussi un drame, elle a donc résolu le problème en arrivant toujours 20 minutes en retard ce qui me mettait dans des crises de rage. Dix ans plus tard elle devait continuer en arrivant aux séminaires internationaux avec une bonne demi-heure de retard en plus de l'heure de retard obligatoire, mais son arrivée faisait toujours sensation, coiffure montante, robe type Afrique de l'Ouest, un spectacle qui réjouissait les participants mais peut-être pas tellement le Président de la séance et le présentateur qui avait tendance à perdre le fil de ses idées.
Mon étudiante Ethiopienne, Aselefetch, était encore plus ombrageuse que mes étudiants éthiopiens. Elle avait un caractère de fer, ce n'est pas elle qui aurait pleuré en classe. Par contre, arrivée au Kenya, pour les travaux de terrain, elle se rendait compte qu'il était plus pratique de mettre des pantalons, elle mettait donc des pantalons, et pour que le compte soit bon, une jupe par-dessus.
En Suède le cours fut pour le moins orageux, je ne me souviens plus vraiment pourquoi, mais nous avons eu droit à des lettres publiques de protestation dans le journal de Uppsala, à une réponse de l'Agence, à des grèves d'étudiants (même à une grève de tout le corps enseignant à laquelle je n'ai pas participé, je ne voyais pas pourquoi mes étudiants devaient prendre du retard pour des affaires suédo-suédoises).
Après trois ans l'activité fut interrompue, le Programme considéré comme un échec ; nous, les professeurs, avons certainement ressenti avec amertume cet échec, et pourtant, 10 ans plus tard je retrouvais mes étudiants dans des postes de très haute importance et je constatais que la discipline qu'ils avaient acquise en Suède avait servi à quelque chose. J'ai surtout compris combien il est difficile d'évaluer une activité, c'est un peu comme si vous vouliez évaluer une pyramide en ne regardant qu'une face pendant un temps limité.
Avec mes étudiants, je passais 6 mois à Uppsala, en cours formels et exercices de laboratoire, et six mois au Kenya.
Chaque étudiant avait un thème de recherche pour sa thèse, certains creusant des profils pour des études pédologiques, d'autres étudiant la morphologie du terrain.

Siyoum faisait une étude de l'hydrologie de la région. Près de la ville de Kericho il avait installé un petit barrage artificiel avec une fente en "V" et il mesurait plusieurs fois par jour le débit d'eau, surtout pour voir le temps de latence entre la pluie et l'augmentation du débit de la rivière. La population locale tenait un oeil attentif sur ces travaux sans que nous le sachions jusqu'à ce qu'un conseiller municipal vienne nous rapporter que le bruit se répandait que Siyoum venait chaque jour empoisonner la rivière pour tuer le poisson. En y pensant bien, c'était vraiment la seule explication logique à ce comportement.

Nous avions l'habitude de travailler le plus près possible des écoles et des églises pour éviter les palabres avec les agriculteurs. Je crois qu'il devait y avoir une école tous les deux kilomètres ce qui nous facilitait beaucoup la vie. Nous avions choisi une de ces écoles et avec l'autorisation du responsable nous avions ouvert une coupe pédologique, ce qui représente un trou de 2 mètres de long sur 1 mètre de large sur une profondeur variable dépendant de notre état de fatigue.
Au deuxième jour les anciens sont venus demander au responsable de l'école pourquoi eux, les anciens, n'avaient pas été informés qu'un enfant avait été tué par la voiture des étrangers, et pourquoi l'enfant allait être enterré à l'école et pas au cimetière ?

C'est en creusant ces profits pédologiques autour de l'école que j'ai remarqué une différence de culture entre mes étudiants et moi-mème ? J'avais l'habitude depuis le temps ou j'étais ouvrier agricole en Suède d'essayer de donner l'impression de travailler dur lorsque quelqu'un passait le long de la route, d'ailleurs je pouvais être sûr qu'automatiquement, si je me reposais un moment appuyé sur ma pelle l'inspecteur allait passer avec sa Jeep et s'arrêter pour me demander si ma pose pour le "monument à la gloire de l'ouvrier agricole" allait donner une belle oeuvre d'art. Mes étudiants par contre cessaient de travailler dès que des villageois passaient le long du sentier, c'était dégradant pour eux d'être vus en train de faire du travail manuel. Mon étudiant du Lesotho conservait son ongle extra long, symbole de l'homme qui n'a pas du faire de travail manuel.
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Vous voyez une différence, vous ? On écrivait des pages sur ces différences.
Au début mes étudiants en pédologie furent très en colère lorsqu'ils découvrirent que j'attendais d'eux qu'ils creusent les profils pédologiques et que je n'avais pas l'intention d'engager des ouvriers, puis au bout de quelques profils ils ont compris comme moi qu'une terre ne peut se vivre que la pelle à la main, qu'on ne sait vraiment ce que c'est qu'une accumulation d'argile que si on a creusé à travers cet horizon.

Pour vous, ce n'est que le terre rouge.
Pour un pédologue, cette grande question: Cette bande noire, est-ce une éruption volcanique ou un feu de forêt?
C'est aussi en creusant qu'ils découvrirent que deux profils à 100 mètres l'un de l'autre peuvent être entièrement différents. Une fois que la terre était bien entrée dans le corps nous avons engagé des ouvriers pour nous aider.

Les cultures qui acceptent de pousser
Sur cette terre de brique
Ne sont pas nombreuses.
Le thé est un miracle donné par les dieux.
Creuser un profil commence toujours dans la facilité, les 20 premiers centimètres partent presque tout seul, puis vers 40 centimètres vous tombez sur la couche d'accumulation, une couche lourde, compacte qui résiste avec acharnement, et, pour peu que la terre soit un peu mouillée, la terre colle à la pelle. La terre peut être si compacte que vous voyez les racines dévier à ce niveau, incapables de descendre plus bas.

En général, si on suit la théorie, on doit creuser jusqu'à ce qu'on trouve la roche mère, le problème dans les hauts plateaux étant que la roche mère n'est pas comme en Europe à 1.5 mètres, mais peut-être à 10 mètres de profondeur. Une fois par obstination nous avons creusé jusqu'à 5 mètres puis nous avons du abandonner parce que cela devenait trop dangereux, et monotone, c'était la même terre décimètre après décimètre, sauf parfois lorsque nous tombions sur des couches noires qui sont soit les traces d'anciennes éruptions volcaniques, soit les traces de feux de forêts. Lorsque nous avons creusé à 5 mètres de profondeur le travail n'était pas pour rien car nous avons ainsi pu placer des sondes thermiques.
Lorsque nous creusions des profils dans la forêt nous étions toujours empoisonnés par de petites mouches qui tournaient autour de notre tête et devaient piquer, j'ai fini par laisser pousser la barbe, j'ai quitté le Kenya, mais la barbe est restée.
Nous creusions le matin, l'après-midi je donnais cours ou j'essayais de donner cours, car régulièrement, à 3 heures de l'après-midi l'orage arrivait, la salle de cours ayant un toit en tôle, il ne me restait plus qu'à libérer les étudiants pour "des travaux individuels".


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